Témoignage d’un jeune tradipraticien, Théogène.

 

La tradimédecine n’est pas toujours une affaire de vieux. Théogène a appris à soigner le bétail avec des plantes faciles à trouver dans les campagnes. Ce savoir lui a été transmis par les propriétaires d’un troupeau dont il avait la charge. Le secteur de la tradimédecine se modernise. Petit à petit, les jeunes laissent tomber la superstition pour ne conserver que le côté pratique et curatif des plantes.

« J’ai commencé à soigner les vaches en 2002. A cette époque j accompagnais les vieux bergers. A chaque fois qu’une vache tombait malade, ils m’expliquaient comment soigner l’animal en attendant que le vétérinaire arrive. En tout, je peux soigner cinq maladies animales : l’anaplasmose, la stérilité, la theileriose, l’abcès non mûr et le refus du veau par sa mère. En ce qui concerne les vaches qui présentent les symptômes de stérilité, je leur administre de l’umuhokoro et les résultats sont positifs. Il faut cueillir des feuilles fraîches d’umuhokoro et les emballer dans une feuille de bananier. On met le tout sur des cendres et on presse pour en extraire un liquide. Quand ce produit est pressé et qu’il est un peu refroidi, on l’introduit dans le vagin de la vache. Cette application est appelée « gouhadika ». Il y a un autre moyen de soigner la stérilité, c’est le jus de solandre, de la famille des solanacées. Lorsque les fruits sont bien jaunes, il faut enlever les graines pour que le fruit ressemble à un orifice. On met maintenant le lait d’une vache qui n’a vêlé qu’une seule fois dans la coque du fruit et on introduit le fruit dans le vagin de la vache stérile. Il faut ensuite prendre un bâton de berger entre les deux premiers orteils de ton pied droit et tu fais passer le bâton entre les cornes de la vache. Après la saillie, ta vache sera gestante. »

Témoignage de KABEARA Justin, chercheur de l’IRST

 

« L’objectif de ce projet est d’améliorer les conditions dans lesquelles travaillent les tradipraticiens. D’ici trois ans, on va produire des phytomédicaments efficaces et accessibles à tous les éleveurs. Actuellement, ils travaillent de manière isolée, chacun se débrouillant à sa manière. À travers ce projet, nous allons essayer de regrouper les tradipraticiens et de les aider à former des associations. La plupart d’entre eux sont vieux et d’ici quelques années, leurs savoirs vont disparaître avec eux sans que personnes n’ait pu en bénéficier. Ils ont fini par comprendre l’importance de collaborer. Nous les avons invités à Butare pour un séminaire, et ils ont répondu à un questionnaire. Chaque tradipraticien a donné la liste des maladies qu’il peut soigner et des plantes à utiliser. Cela nous a permis d’élaborer une base de données. Le problème est que, selon les régions, une plante peut ne pas avoir la même appellation. La troisième étape a donc été d’identifier les plantes avec l’aide des botanistes. Une fois que tous les tests de toxicité et d’efficacité seront réalisés, les plantes médicinales identifiées seront conditionnées, par exemple sous forme de poudre, de comprimés ou de sirops. L’IRST aidera les tradipraticiens à produire ces médicaments et ils pourront alors passer par le circuit officiel. La prescription des médicaments sera du ressort des techniciens vétérinaires. L’avantage est que ces médicaments seront vendus moins chers que les autres produits pharmaceutiques modernes. »

 

Tradimédecine

Au Rwanda - En Belgique >>

Au Rwanda

La « tradimédecine »
Le terme de « tradimédecine » est utilisé dans le langage courant pour définir la médecine traditionnelle locale. Mélange de phytothérapie, herboristerie, superstition et parfois même sorcellerie, la tradimédecine s’adapte culturellement et écologiquement à chaque contexte. Au Rwanda, beaucoup d’éleveurs ont recours à des « tradipraticiens » pour se soigner et soigner leurs animaux. Conservateurs d’un savoir ancestral, connaisseurs des plantes locales et de leurs propriétés médicinales, les tradipraticiens  connaissent les maladies locales et les manières de les soigner avec des plantes locales.

La tradimédecine (humaine ou vétérinaire) est pourtant en voie de disparition. Face à l’arrivée des médicaments modernes, certains savoir-faire et connaissances des plantes ne sont plus transmis. Par ailleurs, beaucoup d’éleveurs n’ont pas les moyens de se payer des médicaments modernes. Ils ne peuvent donc soigner leurs animaux que par de l’automédication. Il existe un potentiel de connaissances et de savoir-faire ancestraux qui pourraient aider un grand nombre d’éleveurs. C’est pourquoi une collaboration entre les scientifiques et les tradipraticiens est nécessaire afin de valoriser et certifier ces pratiques.

Valoriser les pratiques ancestrales
Vétérinaires Sans Frontières et l’Institut de Recherche Scientifique et Technologique de Butare (IRST) ont décidé de mettre en place un projet pour valoriser ces connaissances. Ce projet de trois ans comporte trois phases principales. Il s’agit tout d’abord d’élaborer un lexique des plantes et des maladies animales afin d’harmoniser la terminologie au niveau de la symptomatologie. Selon les régions du pays, différentes terminologies vernaculaires sont utilisées pour désigner les mêmes maladies ou les mêmes plantes. Deuxièmement, pour des maladies précises, les plantes médicinales utilisées par les tradipraticiens seront identifiées par des botanistes. Des tests d’efficacité et de toxicité seront réalisés. Enfin, les plantes médicinales conditionnées pourront être utilisées par les éleveurs pour soigner les animaux.

Elias est tradipraticien dans les collines de Butare. La puissance de ses remèdes est reconnue par son entourage. Par exemple, il peut soigner une vache qui a eu un accouchement dystocique ou victime d’une mammite. Selon Elias, toute administration de plante doit être accompagnée de prières destinées aux esprits des plantes.

Grâce à l’identification des plantes médicinales et leur commercialisation sur le marché, les éleveurs pourront facilement se procurer des médicaments produits localement à partir de connaissances locales et ancestrales à un prix modique. Grâce à la réalisation de tests scientifiques, des connaissances et pratiques de médecine traditionnelle seront reconnues et sécurisées. Les tradipraticiens tirent également un bénéfice du projet. Encadrés par des scientifiques et organisés en association, ils pourront produire et vendre leurs médicaments aux techniciens vétérinaires.

Envie de faire avancer la recherche ?

Les jardins botaniques
Les jardins botaniques n’existent pratiquement pas au Rwanda. Or, la disparition de certaines plantes, parfois dotées de propriétés médicinales incroyables, est regrettable. Mettre en place des jardins botaniques afin de valoriser des variétés locales et des connaissances ancestrales, pourrait aider à conserver un patrimoine écologique inestimable. Si vous avez des compétences à partager dans ce domaine, n’hésitez pas à contacter Monsieur KABERA Justin, chercheur à l’Institut pour la recherche scientifique et technologique (IRST) du Rwanda ( kajust68@yahoo.fr ).

Des stages de recherche au Rwanda
Tu es étudiant, et tu veux t’impliquer dans la recherche en tradimédecine vétérinaire rwandaise ? N’hésite pas à prendre contact avec l’IRST, Institut de Recherche Scientifique et Technologique du Rwanda, à Butare. En discutant avec eux, tu pourras certainement trouver un sujet de recherche passionnant et utile.

Avec l’industrialisation de l’agriculture qui s’est intensifiée ces dernières décennies et les changements radicaux des méthodes d’élevage qui s’en sont suivies, de nombreuses pathologies nouvelles sont apparues et d’autres problèmes autrefois mineurs, tels que la gale, sont devenus de nouveaux défis à relever. La médecine vétérinaire s’est adaptée à ces nouvelles conditions de travail et l’arsenal thérapeutique proposé par les firmes pharmaceutiques s’est élargi. Pourtant, malgré les vaccins, antibiotiques, anti-inflammatoires et autres vermifuges, les problèmes sont loin d’être résolus. Pire, on observe une diminution alarmante de l’immunité naturelle des bêtes, effet pervers de traitements chimiothérapiques répétés et de la spécialisation des animaux, ainsi que de l’intensification de la production.

Pour tenter d’enrayer ce cercle vicieux, quelques vétérinaires se sont tournés vers des médecines parallèles comme l’homéopathie, l’aromathérapie ou encore la phytothérapie, espérant résoudre les problèmes sanitaires par une augmentation des défenses naturelles. Le monde agricole conventionnel laisse peu de place à ce type d’approches. En revanche, le recours aux médecines parallèles joue un rôle de premier plan en agriculture familiale paysanne et biologique, à la fois pour des raisons philosophiques et de labellisation des produits : les médicaments utilisés dans le cadre des médecines parallèles ne laissent aucun résidu.

L’homéopathie, exemple de médecine parallèle

Depuis son origine, qui remonte à plus de deux siècles, l’homéopathie a été utilisée avec succès pour soigner les animaux. Diarrhées, grippes ou mammites peuvent être efficacement contrées de cette manière.
Le principe de base de l’homéopathie est la loi de similitude, selon laquelle il convient de trouver le médicament dont la « matière médicale » ressemble le plus possible à l’ensemble des symptômes présents cliniquement. Cette « matière médicale » est constituée au moyen d’expérimentations sur un groupe d’hommes sains. Ceux-ci se voient dans un premier temps administrer le médicament. Ensuite, les symptômes nouveaux qui apparaissent sont consciencieusement relevés et compilés en « matières médicales ». Ainsi, loin de se contenter des seuls symptômes de la pathologie, l’homéopathie exige de relever l’ensemble de tous les symptômes originaux observés dans le chef du malade. Il s’agit donc d’individualiser les cas et de trouver le médicament (souvent appelé « remède » en homéopathie) le plus approprié.
Autre caractéristique de l’homéopathie, la préparation des remèdes : ceux-ci sont très fortement dilués avec une « dynamisation » énergique de la solution après chaque dilution. Ce type de préparations exalte les propriétés thérapeutiques de la substance en lui enlevant toute toxicité et résidu.

Exemples de traitement de la mammite par l’homéopathie

Une vache Holstein présente une mammite aigüe. Le quartier atteint est gonflé, dur, très chaud (d’une chaleur irradiante) et le lait transformé en sérum. La température rectale est 40,5°C. La vache se tient debout mais a un regard un peu absent. Elle a l’air hébétée. Le vétérinaire lui administre « Belladona 30 K », qui lui paraît être le remède le plus approprié, et dispose un tube intramammaire à base d’huiles essentielles vers 22h. Le lendemain matin, tout est rentré dans l’ordre : le pis est encore gonflé et un peu dur, mais la fièvre est tombée et le lait est de couleur normale, avec quelques grumeaux.

Autre mammite, autre remède. Une vache blanc-bleu mixte est rentrée de prairie pour la traite du soir avec un quartier de pis gonflé et très dur mais ni très chaud ni douloureux. Le lait est de couleur jaune avec des grumeaux. La température rectale est 40°C. Le comportement de la vache est tout-à-fait normal. Cette fois, le vétérinaire lui administre « Phytolacca 30K ». Le lendemain, l’éleveur constate que les symptômes ont complètement disparu, comme s’il ne s’était rien passé. Le quartier est complètement dégonflé et le lait est de couleur normale. Il ne reste plus que quelques grumeaux.

Les guérisons obtenues par homéopathie sont particulièrement efficaces, car l’organisme se défend lui-même. En somme, cette approche permet de renforcer la capacité d’auto-guérison par stimulation de l’immunité. Mais cela ne peut fonctionner que lorsque les problèmes ne sont pas causés par une mauvaise hygiène de vie, une alimentation déséquilibrée ou par une sélection génétique ne visant que la productivité sans prendre en compte la rusticité des animaux. Dans ces cas-là, aucun moyen allopathique ou homéopathique ne permet la guérison.